Interview de Batiste HUMEAU, gagnant du 1er prix du concours de parfumerie Corpo 35

Après avoir été élu (« pour financer ses études », explique-t-il modestement) « Mister France Nouvelle Aquitaine » en 2016, Batiste Humeau, étudiant qui vient de valider sa 3ème année de Bachelor à l’Ecole Supérieure du Parfum de Paris (et qui s’apprête à entrer en 1ère année de Mastère) vient de remporter le premier prix du prestigieux concours de parfumerie « Corpo 35 » (Edition Firmenich 2019), fondé en 2016 par Cécile Vialla et Charles Berry – de la maison de Parfum Berry -, prouvant ainsi qu’une tête bien faite pouvait également être bien pleine et pourvue, de surcroit, d’un excellent nez !
A tout juste 23 ans, cet étudiant discret, amoureux de cuisine, d’œnologie et de parfum a accepté de répondre à nos questions. Rencontre avec un parfumeur « nouvelle génération » qui n’a pas fini de faire parler de lui…

 

 

  • Batiste, vous venez d’obtenir hier, jeudi 20 juin 2019, le premier prix du concours Corpo 35, qui vise, depuis 3 ans, à promouvoir amoureusement et qualitativement la parfumerie d’auteur et les jeunes parfumeurs créateurs de demain. Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui, au lendemain des résultats ?
    Je suis comme sur un petit nuage, même si je pense ne pas encore m’en rendre vraiment compte. Je suis très fier que mes nombreuses heures passées au laboratoire de parfumerie à l’école, à faire des essais et les recommencer sans cesse, aient été récompensées. J’ai reçu énormément de félicitations de personnes, dont des professionnels, que je n’aurais pas soupçonné me suivre, donc je suis très touché.

 

  • Vous étiez au départ 133 candidats de 20 nationalités différentes à postuler pour la 3ème édition du concours. En quoi pensez-vous objectivement avoir fait la différence avec votre création ?
    Je pense avoir pris un certain nombre de risques (qu’il n’était pas forcément raisonnable de prendre, mais tout s’est finalement déroulé à merveille), comme, par exemple, la volonté que j’ai eu de composer uniquement en utilisant des matières premières naturelles et synthétiques issues de la chimie verte, dans de l’alcool bio.
    J’ai été inspiré par le savoir-faire et l’excellence de Firmenich dans ce domaine. J’ai voulu en tirer profit pour encourager ce que je pense être l’avenir « durable » et éco-responsable de la parfumerie moderne.

 

  • Vous avez baptisé votre parfum « ARTIS ». Pouvez-vous nous expliquer pourquoi et ce qu’il sent ?
    « Artis » est un mot latin qui définit toute activité relative à la création. Il a plusieurs autres sens et fait aussi référence à l’habileté, le métier, la connaissance technique et selon « Le Dictionnaire des Concepts Philosophiques » (Page 50), il peut aussi s’apparenter à la « ruse », la « création d’œuvres ». Les Grecs parleront de « tekhnè », terme utilisé pour désigner l’art et aussi l’artisanat. Ça m’a séduit.

 

  • Préparer un tel concours, ça représente approximativement combien d’heures de travail et quelles ont été les étapes de votre travail depuis le brief qui vous a été donné par « Corpo 35 » et la finalisation de votre parfum ?
    Alors bien sûr, en étant étudiant, j’ai la chance d’avoir accès au laboratoire de parfumerie de l’école quand je le souhaite. J’avais néanmoins mes cours à côté, ce qui m’a parfois bien occupé. Mais, en moyenne, je dirais 1h à 2h par jour pendant à peu près trois mois.

 

  • Le concours a été parrainé cette année par la prestigieuse société de composition FIRMENICH. Vous avez d’ailleurs eu la chance d’accéder à certaines de leurs matières premières pour composer et le préparer. Vers lesquelles vos choix se sont portés et pourquoi ?
    Tout de suite, lors de la journée d’intégration organisée par Firmenich à notre attention, j’ai eu un coup de cœur pour trois matières premières : le cèdre Alaska, la menthe poivrée et la rose centifolia. J’ai noté sur une feuille de brouillon « rose menthée fumée » et ma réflexion est partie de cette idée-là…

 

  • Quelles difficultés avez-vous pu rencontrer au fur et à mesure de l’avancée de votre travail ?
    La grande difficulté a été de dompter certaines matières premières dans mes travaux, notamment ce magique cèdre Alsaska qui peut se montrer plus « sauvage » que les autres cèdres employés plus classiquement en parfumerie.
    Il m’a été difficile aussi d’associer de la menthe poivrée avec la fraîcheur du jasmin et celle de la rose, ou encore le boisé/fumé avec le moelleux de l’absolue vanille.

 

  • Quels ont été, au contraire, les bonnes surprises rencontrées ?
    Certaines tentatives ont été intéressantes à travailler, comme par exemple l’idée que j’ai eue d’ajouter du Géranium pour lier la rose et la menthe poivrée. Mon plus grand soulagement a quand même été celui de parvenir à dompter ce fameux cèdre Alaska !

 

  • Qui vous a remis votre prix, hier et qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ?
    Tous les parfumeurs de la société de composition Firmenich qui ont pu se libérer pour cette remise de prix l’ont fait, ce qui m’a énormément flatté et j’ai eu beaucoup de plaisir à échanger avec eux ensuite.

 

  • A l’annonce des résultats, à quoi avez-vous immédiatement pensé ?
    Pour tout vous dire, j’ai raté la remise des prix ! Rien ne se déroule jamais vraiment comme dans les films !
    Je n’étais pas dans la salle au moment où mon nom a été prononcé : j’étais à la soutenance d’un ami pour lequel j’ai composé des accords parfumés pour ajouter une dimension olfactive à son projet d’exposition photo. Le jury avait beaucoup de retard. Normalement, je devais arriver à l’heure pour les résultats du concours Corpo 35, mais ce retard est devenu conséquent et impossible de m’éclipser. Quand j’ai enfin réussi à arriver à la soirée de remise des prix Corpo 35, je me suis dit que j’allais arriver sur la pointe des pieds pour ne pas me faire remarquer et aller féliciter les gagnants ensuite. Sauf que j’ai reçu un sms : « Dépêche-toi d’arriver : on t’attend ! », alors je suis arrivé en courant, essoufflé et tout le monde s’est retourné en m’applaudissant : c’est là que j’ai compris.

 

  • A qui avez-vous tout de suite annoncé la bonne nouvelle ?
    À deux de mes meilleurs amis. Et puis, accaparé par la soirée, j’ai mis mon téléphone de côté pour ne le consulter que tardivement dans la soirée : ce qui m’a valu quelques taquineries de mes proches.

 

  • Est-ce qu’on va prochainement pouvoir se procurer votre parfum et si oui où, quand et dans quelles conditions ?
    Le parfum va sortir dans à peu près un an, le temps de le produire. Il sera disponible à la vente sur le site internet de Corpo 35 et probablement aussi dans plusieurs points de ventes, dont le nombre ne cesse d’augmenter depuis la création du concours il y a 3 ans. J’espère qu’on le trouvera un peu partout en France d’ici là.

 

  • Quelles ont été vos différentes sources d’inspiration pour composer « ARTIS », autour du thème imposé cette année autour de « la rose impressionniste » ?
    Ce que j’ai appris sur l’impressionnisme au cours de mes recherches. Egalement la « rose des impressionnistes », qui existe, que j’ai découverte et qui a une odeur framboisée/musquée proche de l’Ambrettolide. Et puis je dirais aussi et surtout les matières premières soigneusement sélectionnées par le parfumeur Dora Baghriche (Firmenich), qui m’ont beaucoup inspirées.

 

  • Vous avez participé, dans un cadre scolaire à de nombreux projets : lesquels et pourquoi ?
    J’aime beaucoup m’investir dans de jeunes projets. J’ai par exemple participé à deux autres concours cette année et dans une vie de (jeune) parfumeur, on ne gagne pas à tous les coups mais on apprend toujours ! J’ai également fait parti de l’équipe d’élaboration des ateliers de voyages olfactifs « Dans Le Noir ». Plus récemment, j’ai participé à « Dans les serres de Chanel » au salon « Jardins, jardin » des Tuileries : j’y ai notamment fait la rencontre de personnes qui m’ont proposé un nouveau projet : l’aventure continue ! 

 

  • Et hors cadre scolaire ?
    Hors cadre scolaire, j’ai par exemple animé les ateliers de création de parfum pour « Le Grand Musée du Parfum » (Paris), afin de financer une partie de ma scolarité, jusqu’à ce que le musée ferme ses portes définitivement. J’ai participé et je participe encore à l’exposition photo de mon ami Vincent Ferriere. 

 

  • Vous serez diplômé en 2021. Comment imaginez-vous votre futur professionnel ?
    Difficile, je ne me fais pas d’illusion. C’est un milieu compliqué, une place qui se mérite, mais j’espère réussir à y accéder un jour.

 

  • D’après-vous, à quoi ressemblera la parfumerie de demain ?
    J’espère qu’elle s’adaptera à toutes les nouvelles contraintes comme celles imposées par l’IFRA, que les consommateurs démystifierons les matières premières synthétiques par exemple, apprendrons à apprécier les parfums moins « sucrés » et ça semble en bonne voie. J’espère que la parfumerie et toute l’industrie chimique deviendront exemplaires sur le sujet du respect de l’environnement.

 

  • Si vous pouviez donner un conseil à un jeune qui souhaite se diriger vers des études de parfumerie, quel serait-il ?
    Sois sûr de toi parce que ça ne sera pas facile ! Sois prêt à faire des compromis…Il y en aura forcément. Quoiqu’il en soit, crois en toi.

 

  • Quelques mots pour les étudiants de l’Ecole Supérieure du Parfum ?
    Je suis heureux d’avoir choisi cette école et de l’avoir représentée. Lancez-vous dans des aventures ! Vous avez tout à y gagner ! Et surtout, on va fêter ça. 

 

  • Et si vous aviez un message à l’attention des organisateurs du concours « Corpo 35 », quel serait-il ? Et pour Firmenich ?
    Merci, un grand merci à tous pour votre bienveillance. J’espère pouvoir vous aider au maximum pour faire perdurer, l’année prochaine, cette belle expérience qui est un beau tremplin.

 

Bonus interview : Batiste, du Tac au tac…

 

  • Quels ont été les meilleurs conseils que vos professeurs de création ont pu vous donner à l’école, qui vous ont fait progresser ?
    « Si tu continues comme ça, tu ne seras jamais parfumeur alors travaille encore plus ». (Toujours efficace)

 

  • Vous souvenez-vous de votre première pesée au laboratoire de parfumerie en 2016, à votre arrivé à l’école ?
    Oui, très bien et je me suis dit « c’est loooong ! Ça va être comme ça tout le temps ? »

 

  • Et votre premier souvenir de l’école la même année ?
    Le week-end d’intégration : j’ai vite compris que malgré la compétitivité du milieu, il y avait beaucoup de solidarité à l’Ecole Supérieure du Parfum.

 

  • Quelles matières dispensées à l’école vous ont marquées et pourquoi ?
    La Philosophie. J’avais toujours hâte d’y être pour avoir le luxe de passer deux heures à juste réfléchir sans écrire…et dès l’appel qui était fait en début d’heure par le professeur, je regrettais déjà. Hahaha.

 

  • Quel(s) parfum(s) portez-vous actuellement et pourquoi ?
    Comme je suis fan des notes fumées, je mets « XIIIe heure » de Cartier et « Bello Rabelo » de Liquides Imaginaires.

 

  • Quel(s) parfum(s) sont associés à votre histoire personnelle et pourquoi ?
    « Diorissimo » de Christian Dior. C’est tout simplement le parfum de ma mère, qui est aussi celui de ma grand-mère et qui fût aussi celui de mon arrière-grand-mère, qui ne m’a pas connu passionné par le parfum mais qui aurait adoré que je lui parle de cet univers.

 

  • Y-a-t-il une nouveauté parfum qui a marqué votre esprit récemment et si oui, pourquoi ?
    Il y en a tellement ! Mais récemment, lors de mon oral de fin d’année, j’ai dû entre autre imaginer un futur lancement pour la Marque Paco Rabanne. Une fois que j’ai eu fini ma présentation orale, mon professeur de marketing m’a dit : « Jeune homme, je sais que vous vous servez d’internet parfois. Vous irez donc voir « Pacollection » dans une semaine ou deux, sur le site de la marque Paco Rabanne…». Effectivement, deux semaines plus tard, j’ai vu sur le site ce que ce que j’avais décrit mot pour mot dans ma présentation !

 

  • Un livre du parfum ?
    « Le grand livre du parfum » (Nez Editions) : je trouve que c’est une chance d’avoir une bible comme celle-ci, à la fois vulgarisée et très pointue.

 

  • Plutôt parfumerie sélective ou parfumerie d’auteur et pourquoi ?
    Mes goûts du moment sont plus à la parfumerie d’auteur, mais je ne renie absolument pas la parfumerie sélective pour laquelle j’aimerais et préférerais même plus travailler. L’idée de pouvoir faire évoluer les tendances ou encore l’envie de sentir un de mes parfums dans la rue se prêtent davantage au milieu du sélectif.

 

  • A qui dédicacez-vous « ARTIS » et pourquoi ?
    A tous ceux qui le trouveront à leur goût tout simplement.

 

  • Une famille olfactive ?
    Balsamique.

 

  • Le parfum que vous auriez rêvé de créer ?
    Bois d’argent de Dior.

 

  • Quelle société de composition vous fait rêver et pourquoi ?
    Toutes ! Il y a tellement à apprendre des spécialités et des clients de chacune, qu’il me serait impossible de n’en choisir qu’une pour la vie.

 

  • Un parfumeur que vous adulez (et pourquoi) ?
    J’aimerais apprendre de tous, mais aujourd’hui : Quentin Bisch (Parfumeur Chez Givaudan), incroyablement accessible, très amical et pour tous ses très bons conseils.

 

  • Un métier de la parfumerie que vous pourriez aussi exercer et pourquoi ?
    Commercial en maison de composition : j’apprécierais être au contact des clients et des parfumeurs.

 

  • Votre fleur parfumée préférée ? Et celle qui ne sent rien ?
    Le muguet, ce muguet si éphémère qui a inspiré le grand parfumeur Edmond Roudnitska pour « Diorissimo » de Dior. Je pense au Camélia, fleur majestueuse et « silencieuse », la préférée de Gabrielle Chanel et fleur cousine du théier, le thé étant une autre de mes passions…

 

  • Une odeur épouvantable ?
    Celle du poulet rôti, quand j’ai déjà faim.

 

  • Une odeur rassurante ?
    La menthe.

 

  • Votre plat (parfumé) préféré ?
    Le riz au lait de ma mamie Denise.

 

  • Un vin idéal ?
    Un Château Marquis d’Alesme 2009 à Margaux.

 

  • Une épice ?
    Le poivre blanc

 

  • A quelle époque de l’histoire de la parfumerie auriez-vous aimé vivre et pourquoi ?
    Aujourd’hui me convient très bien ! S’il fallait choisir, ce serait l’époque de la découverte des premières matières synthétiques. J’imagine à peine l’engouement suscité ! En plus des possibilités infinies qui me seraient apparues pour composer de nouveaux types de parfums, j’aurais été passionné par la course à la découverte et à l’utilisation de ces innovations !

 

Nous avons souhaité partager avec vous le discours de clôture de la cérémonie,
écrit par le parfumeur Dora Baghriche, avec ses mots à l’attention des participants en général et de Batiste en particulier :

« Chers jeunes futurs créateurs,
Un grand bravo à toutes celles et ceux qui ont participé à ce concours corpo 35.
J’ai pour vous tous un grand respect, car vous avez eu un triple courage : celui d’affronter la création, la compétition, et pour la plupart d’entre vous la déception de n’avoir pas remporté la première place.
Mais gagnants ou pas vous avez désormais cette merveilleuse expérience de l’exploration, indispensable à un parfumeur. J’espère que vous y avez tous pris du plaisir, car sans plaisir il n’y a pas de partage d’émotion possible.
J’espère aussi que cette expérience a valorisé vos rêves, car peu importe la technique, le rêve est tout. Gardez les vôtres au cœur de tout et habillez les de performance, l’inverse ne fonctionne pas.
Un mot et un bravo tout particulier a Batiste le lauréat : j’ai eu un coup de foudre immédiat et partagé avec le jury pour ton accord si réussi de rose pays et de cèdre Alaska : percutant, simple, nouveau et addictif. What else?! J’espère que ce prix t’encouragera et te portera bonheur pour la suite d’une carrière que je te souhaite belle ! Profitez tous de cette soirée et a très bientôt ! »

Dora Baghriche, Parfumeur Firmenich